Un jour, un enterrement

Alexandre Soljenitsyne est mort. Le monde intellectuel est sous le choc. Les arrivistes assaillissent Wikipédia pour se vanter d’avoir lu ses derniers livres. Les autres… s’en foutent comme Napoléon de sa première vérole.
« Vous voyez là le résultat de l’anéantissement de notre intelligentsia » hurlait hier un des rares retraités qui avait fait le déplacement aux funérailles… Exactement. Ce triste moment qui ne restera pas à jamais dans l’histoire me rappelle sans équivoque celui de la mort du mec de la négritude, celui qui a inventé les noirs (sic) : Aimé Césaire. Des milliers de personnes émues à ses obsèques, massés tels des bœufs devant l’abattoir, afin de regarder le dernier hommage qu’une dite nation va faire à un de ses plus prestigieux auteurs. Combien de gens parmi les gens connaissaient Aimé Césaire avant sa mort ? Pis, combien avaient déjà lu ses œuvres ? Adepte des échanges philosophiques de taverne, j’avais noté à l’époque que la mort du poète de la négritude avait encore moins d’importance que l’indépendance du Kosovo.
Alexandre Soljenitsyne est russe, donc à peu près étranger. C’est une raison supplémentaire pour ne pas être connu dans nos lointaines contrées. Qu’importe, il est porté aux nues par une population viscérale qui ne cesse ne rabâcher qu’il est un fervent défenseur des libertés russes -et donc mondiale- et que c’est une référence, et blablabla. Les livres les plus beaux ne sont ils pas ceux qu’on n’a pas lus ? Les auteurs les plus respectés et les plus adulés ne sont ils pas ceux qu’on ne lit pas ? Qu’est ce qu’un grand classique, si ce n’est un livre posé dans une bibliothèque tel une boule à neige dans une armoire à souvenirs. On aime ce qu’on ne connaît pas autant qu’on peut le détester. C’est beaucoup plus simple que de se faire son opinion. Parce que si la masse populaire fan de Soljenitsyne tels des groupies de Tokyo Hotel songeait à ouvrir les yeux sur les ouvrages de l’apôtre des libertés russes, les bien pensantes têtes de gauches découvriraient que l’auteur anti rouge était surtout un antisémite convaincu qui n’a pas hésiter à s’allier à l’extrême droite pendant la Révolution russe. Profondément royaliste, communément orthodoxe, ce tocquevilliste n’a eu de cesse de ‘apporter son soutien au dictateur démocrate Poutine pendant tout son mandat. C’est sans doute ce qui lui vaut aujourd’hui des funérailles presque aussi nationales que ridicules.