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Tu m’appelais fiston

La mémoire est une pute, le temps est son mac. Je n’arrive plus à me rappeler la première fois où je t’ai vu. Sans doute qu’on était pas loin d’un scène, une bière la main en train de critiquer un mec qu’on aimait pas trop. Ça devait être vers 2006, par là.
On en a fait des photos ensemble. On en a raconté de la merde ensemble. On en a fait des concerts ensemble. On en a fait des festivals ensemble. On en a bu des bières ensemble.
A force de côtoyé les mêmes endroits, avec les mêmes copains, on s’est rapproché et tu m’appelais fiston. Fiston. C’est rigolo. T’avais juste l’âge d’être ma grande sœur.

Tout à l’heure, alors que je regardais mes following Twitter, j’ai remarqué que je te suivais encore, un an et demi après que tu sois partie. J’ai hésité longtemps et puis j’ai pressé le bouton unfollow. Je ne t’oublie pas pour autant. Enfin pas plus que le temps me fait t’oublier. Je me rappelle encore de ta voix, de ton sourire, de ta façon de tenir ton appareil et ton optique. De ton amour de la musique aussi bien sur. Les détails s’effacent mais pas vraiment l’amitié que j’ai pour toi. Quelqu’un qui s’en va, c’est un peu comme un contact Facebook qui arrête d’écrire. On n’a plus trop de ses nouvelles mais on sait qu’il est là, quelque part. On n’unfollow pas une relation qui a compté.

Il y a un an et demi, je n’ai pas fait l’effort d’aller à un de tes hommages. J’avais un peu trop peur de pas y arriver. Et puis après tout tu n’étais pas là pour m’y voir, et où que tu sois, tu dois être capable de savoir que je pense à toi souvent. Ce que j’oublie ce ne sont de quelques souvenirs superficiels. Je suis tellement convaincu que tu étais profondément gentille et attentionnée, drôle avec ça, que je n’ai besoin qu’aucun souvenir pour m’en persuadé. Même quand ils seront tous partis, tu restera Lorène, ma maman photographique, et toi, tu pourra toujours m’appeller « fiston » autant que tu veux.

Beaffle #23 : Elle

Pas plus tard que lundi matin elle m’a fait subir sa musique. Une sorte de doom métal assourdissant très désagréable. Cette même musique qu’un métalleux entend comme une ballade folk avec un harmonica. Question de perception sans doute. Reste qu’elle a cette capacité subversive à se rendre détestable de tous, cette aptitude à faire frémir tout le monde sur son passage.

La première fois que je l’ai écouté j’avais 12 ans. Le seul poil que j’avais était dans ma main. Je me rappelle très bien, j’étais dans la jardin des parents de mon père. Alors que je demandais rien, ses 50 000 watts de sales vibrations sont venus s’écraser sur moi. Je n’y étais pas préparé, j’étais innocent. Candide comme le chef de Cacambo. Son premier single aura été pour moi une découverte glaciale.

Ses mélancoliques mélodies et ses bourdonnantes hymnes sont devenues avec le temps un leitmotiv. Ses refrains entêtants ont fini par rythmer désagréablement ma vie et ses récentes sorties annuelles m’ont perturbé, jusqu’à créer une gêne, presque une phobie.
Depuis bientôt 5 ans, je la vois passer tous les ans, frapper sans nuance, violons beuglant et trompettes en furie, fanfaronnant dans les allées cryptées en provoquant horreur et effroi à chacun de ses concerts.

Elle est là, sans aucun remord chantant sans répit son intense angoisse sur un ton désobligeant en psalmodiant jusqu’à créer la hantise. Elle sait se faire détester. Elle aime se faire craindre. Elle aime savoir qu’on la redoute. Et surtout, elle adore revenir quand on ne l’attend plus.

Pleine de trémolos, sa voix abstraite est venue m’annoncer qu’elle était de retour pour rendre au lundi matin ses lettres de noblesses. Un retour inattendu. De ces retours dont on sait un jour qu’ils arriveront, qu’on redoute, qu’on n’espère pas. De ces projets dont on espère qu’ils avorteront. En vain. Elle est arrivée ce lundi avec son métal hurlant et assourdissant. Et elle est partie avec ma copine Lorène. 41 ans. Photographe.

Je ne le reverrai pas. J’ai en tout et pour tout quelques photos, sur mon écran et dans ma tête. Des souvenirs, des sourires et délires serviront de derniers remparts à l’oubli.
Quant à “elle”, j’espère ne pas la revoir de si tôt. J’espère ne plus avoir à entendre sa macabre musique au détour d’une allée de ma vie. J’espère vivre longtemps avec d’avoir à l’écouter, la mort.

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Chronique diffusée sur Radio Néo le 11 mars 2014