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Le garçon qui faisait pleurer

La première fois que je l’ai vu c’était sur un banc de la Place des Vosges. Inconsciemment je crois que j’étais Jamie Barrie à Kensington Gardens. La réplique de la Place Ducale carolomacérienne est un cadre typiquement victorien en fin de compte. Ses yeux verts m’attendaient sagement sur un des bancs verts également en fixant, l’air vide, la grille du parc. A l’instant où ses lèvres se sont retroussées pour dessiner un sourire et deux subtiles fossettes j’ai compris qu’il avait été sculpté pour moi. C’était un lundi d’automne, il faisait froid et Paris rougissait.

Nous sommes tombés amoureux avec le choc inattendu que suppose le mot tomber. La soirée semblait aussi banale que les sushis rapportés du restaurant japonais qui venait d’ouvrir en bas de chez moi. Au son de Patti Smith, encore elle, il m’a embrassé sur mon balcon alors que le soleil se couchait. Je le soupçonne d’avoir attendu ce moment précis. Il a éloigné son visage mat de quelques centimètres, m’a regardé sans sourire et dit : Je t’aime. Je m’en rappelle plus que ma première relation sexuelle tellement l’instant était fort et unique. C’était ma vraie première fois. Il m’a demandé pourquoi je pleurais. Difficile à expliquer. Parce que personne ne me l’avait jamais dit ? Parce que j’ai toujours eu l’impression que personne ne l’a jamais pensé ? Parce que pour la première fois j’ai eu l’impression de vivre quelque chose à deux. Il m’a pris dans ses bras. C’était un mercredi d’hiver, la soirée était douce mais Paris se couvrait.

Le temps passant j’ai appris à découvrir le garçon que j’aimais. Je voulais tout savoir. Mais je suis plus curieux qu’expansif. J’ai plus de facilité à raconter ma vie futile publiquement sur internet que me confier à quelqu’un à qui je tiens. En sortant de States Of Grace nous avons longuement parlé du film sur mon canapé Bocca. Il a senti que j’étais d’humeur « touché », ces rares moments où émotions, fatigue et d’autres critères que j’ai du mal à définir se combinent et me donnent envie de me confier. Je lui ai raconté ces quelques moments difficiles que tout le monde a en lui, ceux qu’on garde, ceux qu’on ne partage pas, ceux qu’on veut oublier, ceux qu’on ne raconte jamais totalement. La peur qu’il me juge et ne me comprenne pas était plus forte que la difficulté de raconter. Il m’a dit qu’il comprenait en effaçant mes larmes. Je l’ai cru. C’était un vendredi de printemps, la journée était belle et Paris bourgeonnait enfin.

Je n’oublierai jamais cet appel. Depuis deux semaines nous n’arrivions pas à nous voir à cause d’emplois du temps trop chargés. Entre temps j’étais parti quelques semaines à Los Angeles, conscient qu’il détestait que je m’éloigne de lui, effrayé que je trouve mieux ou que je l’abandonne. J’aurais du mal à lui en vouloir. Fin de matinée, mon téléphone vibre en affichant son nom. A regrets, je lui annonce que je préfère qu’on se sépare sans vraiment avoir de raison. C’est simplement différent. Incompatible sur des points que nous considérons chacun comme essentiel. Et pourtant je l’aime. Je crois que lui aussi. En tout cas c’est ce qu’il me répète. L’appel dure à peine quelques minutes. Je pleure seul, triste de ne plus l’avoir, de ne plus avoir, et d’être seul avec mes larmes. C’était un dimanche d’été, la journée était chaude et Paris avait envie de danser. Pas moi.

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Le jour où je me suis trouvé beau

Je me rappelle bien de mes années collèges. Je n’étais pas l’intello. Je n’étais pas non plus la mascotte. Pas vraiment le sportif. Encore moins l’élève modèle. Pas le chouchou non plus. Côté bogoss c’était pas vraiment le top non plus. J’étais un garçon normal et moyen. Ni trop quelque chose, ni pas assez autre chose.
Pendant que je pataugeais dans ma normale normalité je voyais les autres autour de moi se mettre en couple.
Dans la forme ça ne m’intéressait pas. J’ai bien tenté de demander à Céline de sortir avec moi. Pour la forme. Ça ne m’intéressait pas pour autant. Et je ne l’intéressait pas plus plus. J’étais moche pour elle.
Dans le fond ça ne m’intéressait pas non plus. Se lier avec quelqu’un pour quelques jours ou quelques heures dans l’espoir que les autres le remarquent. Bof. Et puis j’avais plutôt envie de tripoter le fils de la prof’ d’allemand que ma voisine de maths en plus.
A mesure que j’ai grandi j’en suis resté là. J’étais sur la forme pas le physique adapté et dans le fond ce n’était pas ce que je cherchais. J’étais moche et différent. Je l’ai cru longtemps. Très longtemps. Dix ans. 10.

J’ai arrêté de complexer le jour où une personne que j’aimais m’a dit qu’elle me trouvait beau. Eh puis des gens d’une soirée, des rencontres éphémères m’ont dit que je n’étais pas laid. Alors j’en suis resté là. Je ne suis pas moche. C’est déjà ça. Un moindre mal.

Même en restant pendant près d’un an avec quelqu’un qui me disait que je lui plaisais, qu’il me trouvait beau, que je l’attirais, je ne le croyais pas. Même quand je l’ai quitté en sachant qu’il avait toujours été honnête et sincère avec moi, je le croyais pas. Il me disait que j’étais beau comme on le dit de son bébé édenté, fripé et plein de tâches rouges. Parce que bon, c’est comme ça, c’est le protocole.

Puis arriva ce genre de jour tellement banal qu’on serait incapable de dire ce qu’il s’est passé ni avant ni après. J’étais en train de ne faire absolument rien qui ne vaille la peine qu’on le retienne. De ces trivialités qui servent à passer le temps qu’on perd à se reposer. Je crois même que je ne faisais absolument rien. Mon téléphone vibre sur mon torse. Je défige mon plafond pour analyser la notification qui brise ma fade quiétude : une photo éphémère de quelques secondes sur Snapchat d’un ami qui me montre son sourire au bord de la plage. J’arme mon téléphone pour tirer un selfie.

Au moment où j’esquissais un sourire pour lui faire croire que je n’étais pas dégoûte d’être loin de lui j’ai remarqué quelque chose d’inhabituel. Quelque chose qui avait changé. Quelque chose de différent. Moi. En réalité je n’étais pas si différent. Toujours les mêmes grands yeux noisettes, les mêmes cheveux châtains fins vaguement coiffés, la même barbe incomplète dites de trois jours alors qu’elle date de deux semaines. Mais c’était pas pareil. Je ne voyais pas la même chose. Je me voyais différemment.

Pas le canon de beauté plein de muscles. Pas le mannequin qui fait plusieurs milliers de likes sur Facebook. Pas le bogoss qui inonde Tumblr de ses sourires. Non. J’ai juste trouvé que ce visage n’était pas repoussant. Que ces yeux étaient un peu marrant et que j’avais envie de les regarder. Que cette peau n’était pas parfaite mais que ce n’était pas si gênant.

Je me suis regardé. Sans avoir peur. Sans honte. Sans me dire que bon bah voila, c’était comme ça. Avec un peu de fierté sans doute mal placée. Mais c’était mon premier coup de foudre avec moi même. Mon premier rendez vous galant seul. J’étais… beau.

Pour ma première fois.

Perdre pour regretter

C’est une réflexion que je me suis faite il y a longtemps. J’en comprend désormais la portée universelle.

J’avais ce mug. Il m’avait été offert par Rudy pour mes 13 ans. J’étais en 6e et j’avais ma première vraie bande d’amis. A douze ans. Pour mon anniversaire, Rudy m’avais offert ce mug Bart Simpsons. Je crois que c’est le premier cadeau que j’ai reçu d’une personne extérieure à ma famille. J’étais content et excité. A tel point qu’il est toujours resté dans son emballage. Dix ans après, je le retrouve dans un carton de déménagement, toujours dans son emballage. Et je décide de prendre le premier thé de mon nouvel appartement dedans. Fier et un peu ému, je l’utilise alors quotidiennement. Tous les matins je bois mon thé dans le mug de Rudy, dont je n’ai plus de nouvelles depuis pas loin de 15 ans. Mais qu’importe, ce mug de Rudy c’est le souvenir de mon collège, de mes premiers amis, de mon premier amour, de mon séjour en Angleterre, de rires et de quelques pleurs. A mesure que le temps passe, le mug de Rudy devient le mug Simpsons. C’est le mug du matin. Celui du thé.

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En déménageant l’année dernière, il s’est retrouvé en première ligne de ma belle étagère/container. Mon mug à thé. Plus celui de mes 12 ans. Plus celui qui a trainé 10 ans dans mes cartons. Plus celui de mon collège. Plus celui de mon ancien nouvel appartement. Mon mug, que même des fois je prends le Disneyland qui me vient de chez mes parents (et sans doute de la même époque). Puis, mon mug, le mug, est devenu un mug.

Jusqu’à un jour de décembre 2013. Au cours d’une vaisselle tout ce qu’il y a de plus banale, la anse de du mug s’est cassée. D’un coup, tout est revenu. Mon nouvel ancien appartement. Mon déménagement étudiant. Ma fête d’anniversaire. Mes amis du collègues. Rudy. Mes 13 ans… Ce mug est redevenu le mug. Il s’est re-personnifié (ou re-évènementé). Au moins d’avoir eu l’impression d’avoir cassé ce souvenir enfermé loin dans mes neurones, d’avoir cassé toutes traces de ces évènements. Comme si, finalement, mon anniversaire, mon collège et mes amis s’étaient brisés avec.

Et puis plus récemment j’ai compris que finalement je vivais la même chose avec les gens et avec beaucoup de choses. On possède quelque chose, pendant un temps, sans vraiment s’en préoccuper. Il est là, présent, quotidiennement. Il fait partie des meubles, même si parfois on ne peut pas le toucher physiquement. On finit par ne plus s’en préoccuper. On s’habitue. L’exceptionnel devient normalité. La normalité devient la banalité. Et un jour, la chose, l’objet ou la personne disparait. Et on se rend compte à quel point elle était importante. Plus le manque est important, plus l’on se rend compte à qu’elle était importante et plus l’on est triste.

Je ne sais pas si c’est une incapacité à se satisfaire de ce que j’ai ou me rendre compte que je suis heureux quand je le suis. Ou si tout simplement c’est dans la nature humaine de désire ce qu’on n’a pas, d’ignorer ce qu’on a, et de regretter ce que l’on a plus. J’ai décidé qu’on ne m’y reprendra plus. Que la prochaine fois c’est sur, j’allais être heureux de la première à la dernière seconde. Que j’allais profiter de tout ce dont je pouvais. Que j’allais aimer. Et puis je me suis rappeler qu’à chaque rupture, à chaque décès, à chaque perte j’avais la même réflexion.

Alors j’imagine que finalement c’est ça le bonheur : être capable de se rendre compte qu’on peut être heureux !