Laurent Solly, Directeur Général de Facebook France, ici dans son bureau, à l'occasion d'un entretien avec Le Figaro.

Cher Laurent Solly

Cher Laurent Solly,

ça fait des années que je me connecte sur le site dont tu as pris la tête en France il y a maintenant deux ans. Quand t’es arrivé, aller sur Facebook c’était mon métier et c’est un terrain qui m’a souvent fait galérer d’ailleurs, avec ses règles qui lui sont propres et ses mystères. J’ai depuis vogué vers d’autres horizons et Facebook est un canal parmi d’autres, même si, au moins à titre personnel, je m’y connecte tous les jours, comme plusieurs centaines de millions de personnes.

Vendredi soir, comme une majorité de français, j’étais scotché entre ma télévision et mon téléphone pendant les tragiques événements parisiens. Entre Twitter, Facebook et SMS je tentais de savoir où étaient mes proches, mes amis, puis mes connaissances. Tu venais d’activer Safety Check, au grand bonheur de ma famille qui a pu voir que moi, j’allais bien. J’ai rapidement su que ce n’était pas le cas de plusieurs personnes de mon entourage. Via ta messagerie, j’ai dialogué toute la nuit avec mes amis pour savoir où étaient les autres tandis que toutes les rumeurs les plus horribles s’étalaient en toute impunité sur ton site. Tu me diras « c’est quand même pas toi qui casse les couilles à tout le monde avec la liberté d’expression qui va me reprocher que les gens puissent parler ». Enfin je sais pas si tu me le dirais, mais t’aurais raison. Laisse parler les gens comme disait Passi.

La journée de samedi a été une angoisse sans nom, au lieu des hommages de la Terre entière, dont le tiens, en mettant ta photo de profil avec un drapeau bleu blanc rouge tout en remerciant publiquement ton grand patron Mark. Après tout, un peu de personal branling/lèche ne fait de mal à personne. Pendant ce temps, le gouvernement, la Police, la Gendarmerie et la Préfecture de Paris donnaient des instructions très précises afin de limiter rumeurs et mouvement de panique et surtout, la diffusion des contenus choquants sur les attentats. Pendant la journée, j’apprends via ton site qu’un ami est mort. Puis un deuxième. Puis un troisième. Qu’un autre est gravement blessé. Puis un autre. Qu’une autre s’en est sorti. Je ne raconte peut être plus les choses dans l’ordre. J’ai perdu le fil du temps, et même des jours, embué dans ma tristesse. Ce n’est surement pas à toi que je vais apprendre la cruauté de perdre quelqu’un qu’on aime…

Dimanche après midi, enfermé chez moi avec mes larmes, je likais péniblement les messages d’amis parlant de leurs morts, les hommages déchirants de ces connaissances qu’on lit plus qu’on ne les voit mais avec qui on a l’impression de vivre, un peu grâce à toi. Quand soudain je tombe sur une publication de SudPresse dans mon fil d’actualité :

C’est une photo (non floutée) extrêmement choquante et effroyable qui circule actuellement sur les réseaux sociaux.

Le texte est suivi d’un lien au texte évocateur « Une photo effroyable des victimes du Bataclan circule sur les réseaux sociaux ». Sauf que la photo est en image d’illustration. Qu’elle m’arrive en plein face. Une photo avec des morts que les proches n’ont même pas encore vus. Qui n’étaient alors même pas encore tous identifiés. Peut être que mes copains étaient là, froidement allongés dans la fosse du Bataclan. Comme l’a demandé Christiane Taubira (l’article le stipule d’ailleurs…), j’ai signalé la photo pour qu’elle soit supprimée de Facebook comme Twitter l’a fait et comme tes cousins d’Instagram se sont attelés à le faire. SudPresse a refusé de la supprimer arguant de son droit à l’information, ajoutant que supprimer la photo, c’est se voiler la face. Excuse moi de vouloir jouir de mon droit à me voiler la face plutôt qu’à le ma faire violer par la première pute à clics venue !

Sauf que voila, suite à mon signalement, j’ai eu la désagréable surprise de constater (deux jours après) que Facebook considérait que cette photo remplie de cadavres respectait les conditions d’utilisation. Pourtant tes règles sont très claires, et la traduction parfaitement identique à la version anglaise :

Nous attendons des utilisateurs qui partagent du contenu sur Facebook qu’ils le fassent de façon responsable, notamment en choisissant soigneusement qui pourra voir le contenu en question. Nous demandons également aux utilisateurs d’avertir leur audience du contenu qu’elle est le point de voir, si celui-ci implique des scènes de violence explicites.

Si un tas de cadavres n’est pas une scène de violente explicite, j’ai du mal à comprendre ce que tu entends par là. Alors certes, tu pourrais me dire que SudPresse m’a avertit, sauf que je m’étais déjà pris la photo en pleine gueule.

Tu vois y’a quelques semaines j’avais liké (on dit comme ça hein ?) un article avec un nibard apparent dans l’image qui est remonté automatiquement dans mon fil d’actualité. Délit pour lequel j’ai eu un rapport à l’ordre de ta part. Brrrrr. Alors pourquoi mon cher Laurent Solly aujourd’hui, voir des photos de gens morts sur ton site c’est parfaitement acceptable ? Est-ce que toi tu aurais accepté de voir la photo de celle qui te fut chère affichée sur ton site pour on ne sait quel prétexte informatif ? Est-ce que toi, en tant que personne humaine, tu trouves parfaitement normal de se voir infliger une publication non désirée de la sorte et qu’elle reste pendant des jours à la vue de tous avec des centaines de partages. C’est ça que tu appelles le « partage responsable » des publications ? Moi j’en ai fait une autre de publication où je me permettais de interpeller via ton site, mais elle a subitement disparue (un bug de ton site surement…) avant que tu puisses me répondre. Je ne m’en fais pas, en publiant ici où rien de s’effacera, je n’ai aucun doute que tu verras mon petit texte et que tu pourras enfin m’expliquer pourquoi c’est totalement acceptable qu’on puisse voir la dépouille d’un de ses copains qu’on ne sait même pas encore mort sur son site.

PS : n’oublie pas de liker mon article et de le partager sur tes réseaux.

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Du sexisme contre le racisme

Si y’a bien un truc qui est pas bien et dont il est de bon ton de s’indigner quand on est de bonne famille et de bonnes mondanités, c’est le racisme. C’est pas très très Charlie le racisme. Quand on en voit, il est opportun sortir son hashtag pour défendre l’opprimé dont on se fout le reste du temps. C’est ce qu’a fait le photographe allemand Olli Waldhauer avec une photo que tout le monde s’est empressé de partager sur ces bons vieux réseaux sociaux où l’on « ose critiquer Pinochet à moins de 10 000 km de Santiago ».
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A travers une mise en scène qu’il imagine subversive, Waldhauer veut démontrer que sa photo sera censurée parce que Facebook interdit la nudité et non à cause du contenu raciste. Alors il fout une gonzesse les nibards à l’air et tient une pancarte « n’achetez pas chez les Kanaks » (en référence aux migrants et à « n’achetez pas chez les juifs », propagande de la Seconde Guerre Mondiale). Et le voila en train de conclure (maladroitement placé) sur son image « L’une de ces personnes viole les règles de Facebook ». Comprenez : Facebook censure un nibard et pas les propos racistes. Deux jours après : sa photo est supprimée, la démonstration est faite. Mais des centaines de milliers de gens ont partagé. CQFD.

Sauf que… C’est pas vraiment CQFD. Ce que Waldhauer démontre dans son image c’est que la nudité n’est guère représentable que par une gonzesse bonne avec des gros seins qui sert d’accessoire à un mec. Il aurait pu prendre n’importe quelle fille, ne laisser que les seins dépasser. Mais ce n’est pas le choix qu’il a fait. Il aurait aussi pu mettre ses couilles sur la table et… les mettre sur la photo. Si Waldhauer s’était mis en scène dans un nu artistique avec sa pancarte, sa démonstration aurait été la même. Mieux : ç’aurait été plus percutant de voir que pour une même image, une même pose, une même personne, un attribut peut être choquant et pas l’autre. Ce n’est pas le choix qu’il a fait.

En utilisant une femme objet comme outil d’analyse scientifique, Waldhauer a non seulement montré que le racisme était moins grave sur la nudité sur Facebook, mais surtout que le sexisme était bien moins considéré par la majorité partageante que le racisme. CQFD.

Désinformations plein nos journaux

Dans notre beau pays tricolore nous avons inventé le besoin de donner des libertés à chacun, tellement nous trouvions elles étaient peu innées. C’est ainsi, qu’un mercredi matin, le 29 juillet 1881, après la mort de quelques communards, une loi fut promulguée pour définir les libertés fondamentales de la presse afin que chaque citoyen puisse être informé de tous les faits qu’un courageux journaliste pouvait dénoncer.
Figurez-vous même, bande de curieux que le 6 janvier dernier –oui je parle bien de la veille du 7, date à laquelle Christophe Gautier, journaliste a Paris Match a subit une perquisition et a été placé en garde à vue dans le cadre des photos de Treiber publiées pendant sa cavale-, le 6 janvier dernier donc étaient promulgués nombres de modifications sans intérêt.

Cent-vingt-huit ans et demi après, le socialisme est mort mais pas cette loi libertiphile qui confère donc la même liberté d’expression à tous les journalistes hexagonaux pourvu qu’ils gribouillent dans un quelconque canard. Ainsi, ce matin en lisant un journal parisien dont que je tairais le nom, ma surprise fut grande en admirant l’extrême retenue du parterre éditorialiste qui n’a pas de parterre que le nom.

Après avoir appris que l’immense footballiste Sammy Traoré dont je n’avait jamais entendu que le prénom s’était fait dérobé près de 15.000 euros (ou 10.000 euros suivant qu’on lise le texte ou qu’on regarde l’image) près Versailles, dont, cramponnez vous, je cite Julien Constant qui mérite un prix Albert Londres pour cette information, « des boucles d’oreilles et un solitaire en or et diamants, mais aussi une montre Chanel, des lunettes en diamants de Guérin, un sac à main de femme Chanel, une ceinture Gucci, une veste en fourrure de renard gris, un parfum Dior, une console de jeux » mais aussi « deux blousons, une valise et un sac de sport Gucci ». Mon cher Julien Constant, la prochaine fois que tu dégotes une information aussi hallucinante que celle que tu oses baver dans les colonnes de ton torchon, fais une rapide recherche sur internet sur le temps de ta pause café et, s’il cela ne te dérange pas trop, annonce que le salaire de notre malheureux Sammy Troaré est de 70.000 euros mensuel auquel s’ajoute une prime de 5.000 euros par match joué en tant que titulaire. Ca nous permettra d’économiser quelques larmes pour lacrimer sur quelque afghan génocidé.

Mais c’est finalement Amel Brahmi qui décrochera le Pultizerbe du jour avec trois cents trente huits mots –et pas une faute- consacrée à un groupe Facebook. Bien qu’il soit ‘à la mode’ depuis quelques temps de reprendre les informations glanées sur Twitter afin d’éviter de perdre du temps à vérifier ses sources, écrire trois cents trente huit mots sur un seul groupe Facebook me semblait hors d’atteinte des journaux qui payent des gens. Mal, mais quand même. Dans son pamphlet anti web 2.0, Amel brame contre un groupe de 900 personnes –quelle in/affluence !- intitulé sobrement « Il n’y a pas de pédophile, il n’y a que des enfants faciles » trié –si je suis puis je permettre mais je me permets tout- du non moins vas(elin)eux « Il n’y a pas de zoophiles, il n’y a que des poneys faciles ». Passé la rime pauvre en –ile, il est clair que le groupe, pas plus que les explications qui vont avec ne sont amusantes mais le traitement qui est fait par ce raconteur de faits d’hiver de non information est assez surprenant, alors que –me semble t’il- il n’y a aucune apologie de quelque crime qu’il soit. Amel Brahmi fait témoigner un certain Raphaël qui lui pensait à un traquenard pour « attirer les pédophiles ». Faut de réaction de la part de Facebook dans les 5 minutes cette même personne aurait alerté le « ministère de l’Intérieur » et aurait fait un « finalement à la police » pour « corruption de mineur ». En voilà des gros mots pour une mauvaise blague qui au pire aura choqué quelques e-passants. Mais nous, une tripotée d’internautes partent en croisade contre la liberté d’expression qui n’est pas la leur soutenu par un journaleux qui a oublié que son papa et sa maman lui ont payé des études pour un métier basé sur une loi pour laquelle quelque connard de communard –jolie rime en –ard- sont morts dans une ville qui a donné son nom à son torchon.

Trop honteux pour conclure lui-même, il abrège nos souffrances pendant ces trois centaines de ridicules mots avec une phrase repompée sur une internaute avoue t’il : « On voit bien que Facebook, ne surveille pas ses réseaux ». Hadopi a de bien beaux jours devant lui. Le journalisme peut-être pas.