Tout fout le camp !

Je suis vieux. C’est décidé, ce lundi 26 juin 2006, je suis devenu vieux. C’est incontestable. Dès l’instant où ma vie a basculé dans ce 26e jour du 6e mois de 2006 les choses ont changé du tout au tout. Sans tomber dans le syndrome de Peter Pan, aussi tentant que le côté obscur de ma force, je regrette infiniment ma jeunesse dejà si loin.

Plus le temps passe, plus je me rends compte que malgré tout le rabâchage incessant de notre société consumériste (à laquelle j’adhère évidemment à force de formatage ininterrompu et ce malgré l’absence de récepteur télévisuel à mon domicile), ce n’est pas ni l’argent ou les biens qui sont les choses les plus précieuses ; pas plus que ce que défendent les films moralisateurs prosélytes hollywoodiens comme l’amour, la liberté ou je ne sais encore trop quelle connerie : c’est le temps !

Déjà parce qu’avec le temps tout s’en va ! Ça c’est une preuve déjà, et c’est pas moi qui le dit, c’est Léo (le grand, pas Legrand). Ensuite comme dit Georges, le temps ne fait rien aux affaires, l’argent c’est là où pas, ça n’arrive pas seul ! Quand à l’amour, tout le monde sait que le temps de l’amour c’est long et c’est court, en gros on en sait rien et quand on sait pas, on ferme sa gueule et on réfléchit. Bref : tout fout le camp, sans concentration !

Je me dois de l’avouer, je regrette ma jeunesse. On dit qu’il ne faut rien regretter, et c’est vrai, sinon on passerait tout le reste de sa vie à blafarder ce que l’on a déjà brûlé, à commencer par mes doigts en faisant cuire le bifteak ce midi. Je découvre avec amertume, déception mais surtout ironie toute la sagesse de l’enseignement de mes parents, qu’à l’instar de n’importe quel enfant je taxais de radotage ou de je ne sais quel mal de la sénilité que j’ai désormais moi même malencontreusement atteint. Pourtant ils avaient raison : se coucher après le film sur soir, insister pour payer l’addition sur restaurant, apporter des fleurs et une bouteille de vin quand on est invité quelque part, se lever le matin pour travailler et surtout apprendre. Je regrette le lycée, je regrette le collège, la pitite école primaire de Saint-Menges.

Mon ami Jean De La Bruyère (que j’ai bien connu au vu de ma sénilité bien acquise) disait : « regretter ce que l’on aime est un bien, en comparaison de vivre avec ce que l’on hait ». En voilà un qui avait oublié d’être con. Seulement moi je n’oublie pas. Comme certains regrette la terreur et la guillotine, comme d’autres regrette l’Edit de Nantes, je regrette ma jeunesse, celle qui est partie et qui ne reviendra pas. Le pire, c’est que cette regrettissance néo-post-adolescente me prends tout mon temps. Je n’ai plus simplement le temps de vivre, si tant est que j’y ai jamais réussi. Même quand je me repose, cette pensée lancinante du travail à faire me taraude ! C’est du harcèlement. Mais la je ne peux pas porter plainte, vu que c’est voulu. La volonté de s’intégrer à la société relève quelque part d’une certaine forme de masochisme. Condamnés à souffrir pour s’intégrer à un monde que l’on méprise et on n’aime point et qui vous prédestine à souffrir. C’est donner le bâton pour se faire frapper. C’est, pour paraphraser Lénine, vendre la corde qui servira à nous pendre. C’est là toute l’ironie et le pathétique des sociétés humaines.

Je crois que si on lançait un loto du temps, je serais le premier à m’y inscrire. Je parie sur la case « si ».