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Mon métier expliqué à mon papy

S’il y a bien une question qui revient à chaque Noël (on n’a pas d’oncle raciste dans la famille, il faut bien s’occuper à quelque chose) c’est de savoir ce que les petits enfants font de leur vie. C’est devenu un rituel depuis que j’ai l’âge de répondre à autre chose que « ça va l’école ? C’est sérieux maintenant », chaque année aux alentours de l’heure de la dinde mon papy me demande ce que je fais comme métier. Pas seulement parce que ça l’intéresse, mais aussi parce que « tout le monde demande ». Globalement, chacun a une réponse claire avec un métier qu’on comprend bien. Enfin pas moi. J’ai été tour à tour webmaster, digital producer, community manager, social media manager, responsable de brand content, consultant en communication, directeur artistique dans une MCN et maintenant manager de youtubeurs. En général mes grands-parents ne retiennent qu’une partie marquante, et c’est celle là qui fera le tour du village. On y a dit que je réalisais des films ou que je travaillais dans le cinéma. Même qu’une fois j’ai croisé Michel Drucker et qu’il est vraiment sympa en vrai il parait.

Alors pour prendre d’avance la question qui tombera entre les pommes dauphines et la dinde quelque part ce 24 décembre quand le champagne alimentera les blagues (j’espère) salaces et les moqueries contre tout ceux qu’on n’aime pas, je vais tenter de lui répondre ici dès maintenant pour qu’on passe plus de tenter à boire, à bouffer et à raconter des conneries le 24 au soir.

Juridiquement je suis gérant d’une entreprise qui s’appelle SocialTube. Ce n’est pas tant un métier mais plutôt une fonction. C’est une SAS que j’ai créé il y a quelques mois, après de longs mois d’analyses et de recherches.
SocialTube comprend les mots Social, comme les réseaux sociaux, et Tube, à l’image de YouTube (et autres équivalents pornos) qui désigne ces sites qui agrègent des contenus video.
Je suis parti de mes expériences (agent artistique, consultant en communication, social media manager, réalisateur) pour créer quelque chose qui se sert de mes compétences principales pour faire ce que j’aime faire : voir grandir des carrières et produire du contenu.

Alors qu’est ce que je fais exactement ? Eh bien j’ai deux activités principales.
La première consiste à accompagner des créateurs qui produisent du contenu sur internet (photos et videos notamment) et qui ont une audience importante (ou qui veulent y arriver) afin de pérenniser leur carrière ou de la développer. Le panel de services est large et va de l’accompagnement à la création d’entreprise jusqu’à la production de contenu ou la recherche de financement. II s’agit avant tout de s’adapter à chaque créateur en fonction de ses besoins. En ça, je suis un peu manager d’artiste.

La seconde activité consiste à accompagner des marques qui veulent créer du contenu sur internet afin de parler à leurs clients ou à de nouveaux clients. Soit en créant un contenu qui sera diffusé sur leur réseau, soit en les associant à des gens qui ont déjà une audience suffisante qui correspond à leur cible. On appelle cela du brand content. En ça, je suis consultant en communication.

Alors pour faire simple, quand un voisin du village demandera ce que je deviens, on pourra simplement leur dire que j’accompagne cette nouvelle génération d’artistes qui s’expriment sur YouTube. Et que j’en suis très fier. Apres tout c’est ça le plus important.

Benjamin Lemaire - Entrepreneur jour 1

Entrepreneur : jour 1

Résumé des épisodes précédents : Travailler pour les autresComment je n’ai jamais travaillé pour YouTube Label

Après des semaines et des mois de réflexion, poussé par quelques amis et collaborateurs proches, j’ai décidé de me lancer dans la difficile voie de l’entrepreneuriat. Chaque jour ressemble à une montagne russe entre joie des petites réussites et gouffres des déceptions. Parfois tout s’équilibre. Souvent l’équation tire vers le bas. Mais, bon, j’y suis.
Bref résumé des semaines passées…

Trouver quoi faire

Avoir avoir quitté YouTube Label (ou après que YTL m’aie quitté, au choix) je savais que je voulais rester dans ce business auquel je crois, proche des gens que j’ai appris à connaitre et dont certains me font confiance. Après avoir été contactés par des grandes entreprises pour discuter de ces sujets, j’ai eu plusieurs propositions, plus ou moins directes, avec toujours cette mauvaise expérience du printemps qui venait me répéter « attention, ne signe pas n’importe quoi ». J’ai tout refusé.
J’ai d’abord voulu créer un MCN. Un business model différent. Un truc vraiment fait pour les créateurs de contenus, mais toujours confronté à ces deux problèmes que j’avais déjà noté à l’époque de YTL : une concurrence violente (dont certains avec des méthodes d’enculé) et surtout la nécessité d’avoir une bonne régie commerciale pour vendre de l’espace (ce que seuls TF1, M6 et Canal+ ont, pour fait simple). Tout ce qui demande une structure complexe (bureaux, commerciaux seniors, fonds de roulement, trésorerie décalée etc.). J’ai imaginé un truc encore plus différent, oubliant que l’égo des créateurs étaient parfois plus fort que leurs volontés de réussir. Il fallait trouver autre chose.

Alors je me suis dis (parce que parfois je me parle à moi même) : qu’est ce que tu aimes dans ce bordel de business ? Réponse : les créateurs et la création. Alors du coup, qu’est ce que je pouvais bien faire dans ce bordel de business avec des créateurs qui créationent sans avoir à créer un MCN ? Qu’est ce que je sais faire qui pourraient plaire à des créateurs ? Bah oui, suis-je con. J’ai été agent artistique, j’ai encore ma licence, j’adore défendre les gens que j’aime et une de mes principales qualités est de dénicher les nouveaux talents : pourquoi pas agent de créateur, de youtubeur ? J’avais trouvé ma voie dans ce milieu encore trouble où les créateurs sont livrés à eux mêmes devant des MCN gérés par des gens qui connaissent parfaitement la propriété intellectuelle et la production audiovisuelle. Accompagner, protéger, développer. Tout en gardant près à disposition ma longue expérience auprès de marques autour de la communication, du digital et du brand content.

Malgré un marché qui arrive à maturation, le métier d’agent de youtubeur (ou de créateur web en général) n’existe que peu en France et certain MCN (un en fait) refuse même totalement l’entourage des créateurs, comme c’était le cas à VideoCity. Anyway, une place est à créer.

Expliquer ce qu’on va faire

Si j’ai découvert un truc d’entrepreneur, c’est que c’est hyper compliqué d’expliquer aux autres ce qu’on a dans la tête. Déjà y’en a toujours un pour trouver des défauts auquel j’avais pas pensé qui remettent tout en question (d’où les 412 allers retours avec le paragraphe précédent avant d’en arriver là). Ensuite parce que ce qui ME semble évident n’est pas évident aux yeux de gens qui sont loin du milieu dans lequel je suis. Et puis finalement, pareil pour ceux qui sont dedans. Entrepreneur c’est pas facile. Pionnier c’est un chemin de croix.

Alors j’ai d’abord raconté mon histoire à des potentiels clients/marques, qui pourraient être intéressés de travailler avec des créateurs web. Des entreprises de cinémas bien sur, avec qui j’ai longuement collaboré, et des gens de la musique, que je connais bien. Plus largement, des marques culturelles. Ce sont aussi les marques avec lesquelles les youtubeurs ont le moins peur de se maquer, parce qu’elles sont peu engageantes. Il est moins difficile de faire un tweet pour parler du prochain Star Wars que de signer une opé pour le prochain Activia.

Après des semaines de rendez-vous, de soirées blogueurs à expliquer ma démarche, tout semble s’empiler correctement. Les copains valident et les marques approuvent : le système semble bien tenir la route, et ne demande pas d’autre investissement que mon temps. Une fois que j’aurai déterminé ce qu’il faut que je gagne chaque mois, Pole Emploi aidant, je saurai si mon projet peut être viable rapidement.

Reste à tâter le terrain côté MCN. Je ne suis ni contre leur business, ni un concurrent. Simplement un intermédiaire entre eux et les talents, qui peut aussi, finalement, jouer un rôle de talent scout ou de recruteur. Un possible casse couille qui complexifie les négociations aussi. Les premiers contacts sont plutôt positifs.

Trouver avec qui le faire

Représenter des créateurs c’est hyper cool. Reste qu’il faut désormais les convaincre EUX. Aucune des talents signés chez YouTube Label n’a souhaité continuer l’aventure avec nous. Je dis nous parce que j’avais embarqué un ex-associé de YTL avec moi, qui finalement ne sera pas associé avec moi même s’il me conseille de près. La Paris Games Week et VideoCity sont l’occasion de recroiser beaucoup de têtes connues et de parler de mes activités actuelles. Au détour d’un espace VIP, un gamer me dit qu’il aimerait que nous collaborions ensemble. Mon premier. Large sourire !

Les semaines s’enchaînent et à chaque fois la même question : « Tu travailles avec qui pour le moment ? ». La réponse est un exercice pour lequel il faut être particulièrement souple. Répondre « personne » signifie que je n’ai convaincu personne (et pourtant il en faut bien un premier) et donner des noms alors que ce n’est pas officiel est compliqué (et pas très fair). Il faut slalomer entre les « j’attends des réponses » « je signe bientôt » et autres réponses vagues, avant de fixer la conversation sur ce qui est vraiment important : notre relation et ce que je vais apporter au talent.

Contrairement aux autres industries culturelles, celle des créateurs web n’a pas de standard d’entourage. Dans la musique il faut un manager, un label, un éditeur, un tourneur. Dans le cinéma, il faut un agent. Dans le jeu vidéo, il faut un éditeur et un studio. Sur YouTube, il faut un MCN. Personne ne sait vraiment pourquoi d’ailleurs. Mais la notion d’agent ou de manager est non seulement indéfinie mais surtout obscure pour la plupart des talents. Pourquoi devrais je avoir un mec qui s’occupe de moi alors que je me suis toujours occupé de moi tout seul ? Mon argumentaire est clair et, je pense, solide : négociation des contrats, networking, accompagnement financier/juridique/social, production, management au quotidien etc. Les réactions sont très diverses. Parfois épidermiques. On sent que beaucoup de mauvaises personnes sont passées avant. Reste à faire mes preuves.

Faire

Les clients ok l’air opé’. Les talents aussi. Mon business a l’air tenir la route. Reste une étape pas simple. Et je sais à quel point elle n’est pas simple parce que j’y suis déjà passé et que je propose aux talents de les aider sur ce point : créer une entreprise.

Ecrire les statuts, réunir des fonds, ouvrir un compte, trouver des bureaux, trouver un nom, faire un site, ouvrir des comptes sociaux etc. La liste est longue et fastidieuse. Rien n’est simplifié, à aucun moment. Tout y est payant, alors mieux vaut être sur de soi. Mais en ce mois de novembre 2015, j’ai décidé, je vais créer mon entreprise de management de talents de socialtubeurs (qui fera aussi du consulting en brand content), et elle s’appellera SocialTube. Je ne sais pas ce qui m’attend, sans doute beaucoup de problèmes et d’embûches. J’espère juste que les joies et les réussites seront encore plus grandes !

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Tu m’appelais fiston

La mémoire est une pute, le temps est son mac. Je n’arrive plus à me rappeler la première fois où je t’ai vu. Sans doute qu’on était pas loin d’un scène, une bière la main en train de critiquer un mec qu’on aimait pas trop. Ça devait être vers 2006, par là.
On en a fait des photos ensemble. On en a raconté de la merde ensemble. On en a fait des concerts ensemble. On en a fait des festivals ensemble. On en a bu des bières ensemble.
A force de côtoyé les mêmes endroits, avec les mêmes copains, on s’est rapproché et tu m’appelais fiston. Fiston. C’est rigolo. T’avais juste l’âge d’être ma grande sœur.

Tout à l’heure, alors que je regardais mes following Twitter, j’ai remarqué que je te suivais encore, un an et demi après que tu sois partie. J’ai hésité longtemps et puis j’ai pressé le bouton unfollow. Je ne t’oublie pas pour autant. Enfin pas plus que le temps me fait t’oublier. Je me rappelle encore de ta voix, de ton sourire, de ta façon de tenir ton appareil et ton optique. De ton amour de la musique aussi bien sur. Les détails s’effacent mais pas vraiment l’amitié que j’ai pour toi. Quelqu’un qui s’en va, c’est un peu comme un contact Facebook qui arrête d’écrire. On n’a plus trop de ses nouvelles mais on sait qu’il est là, quelque part. On n’unfollow pas une relation qui a compté.

Il y a un an et demi, je n’ai pas fait l’effort d’aller à un de tes hommages. J’avais un peu trop peur de pas y arriver. Et puis après tout tu n’étais pas là pour m’y voir, et où que tu sois, tu dois être capable de savoir que je pense à toi souvent. Ce que j’oublie ce ne sont de quelques souvenirs superficiels. Je suis tellement convaincu que tu étais profondément gentille et attentionnée, drôle avec ça, que je n’ai besoin qu’aucun souvenir pour m’en persuadé. Même quand ils seront tous partis, tu restera Lorène, ma maman photographique, et toi, tu pourra toujours m’appeller « fiston » autant que tu veux.

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Le garçon qui faisait pleurer

La première fois que je l’ai vu c’était sur un banc de la Place des Vosges. Inconsciemment je crois que j’étais Jamie Barrie à Kensington Gardens. La réplique de la Place Ducale carolomacérienne est un cadre typiquement victorien en fin de compte. Ses yeux verts m’attendaient sagement sur un des bancs verts également en fixant, l’air vide, la grille du parc. A l’instant où ses lèvres se sont retroussées pour dessiner un sourire et deux subtiles fossettes j’ai compris qu’il avait été sculpté pour moi. C’était un lundi d’automne, il faisait froid et Paris rougissait.

Nous sommes tombés amoureux avec le choc inattendu que suppose le mot tomber. La soirée semblait aussi banale que les sushis rapportés du restaurant japonais qui venait d’ouvrir en bas de chez moi. Au son de Patti Smith, encore elle, il m’a embrassé sur mon balcon alors que le soleil se couchait. Je le soupçonne d’avoir attendu ce moment précis. Il a éloigné son visage mat de quelques centimètres, m’a regardé sans sourire et dit : Je t’aime. Je m’en rappelle plus que ma première relation sexuelle tellement l’instant était fort et unique. C’était ma vraie première fois. Il m’a demandé pourquoi je pleurais. Difficile à expliquer. Parce que personne ne me l’avait jamais dit ? Parce que j’ai toujours eu l’impression que personne ne l’a jamais pensé ? Parce que pour la première fois j’ai eu l’impression de vivre quelque chose à deux. Il m’a pris dans ses bras. C’était un mercredi d’hiver, la soirée était douce mais Paris se couvrait.

Le temps passant j’ai appris à découvrir le garçon que j’aimais. Je voulais tout savoir. Mais je suis plus curieux qu’expansif. J’ai plus de facilité à raconter ma vie futile publiquement sur internet que me confier à quelqu’un à qui je tiens. En sortant de States Of Grace nous avons longuement parlé du film sur mon canapé Bocca. Il a senti que j’étais d’humeur « touché », ces rares moments où émotions, fatigue et d’autres critères que j’ai du mal à définir se combinent et me donnent envie de me confier. Je lui ai raconté ces quelques moments difficiles que tout le monde a en lui, ceux qu’on garde, ceux qu’on ne partage pas, ceux qu’on veut oublier, ceux qu’on ne raconte jamais totalement. La peur qu’il me juge et ne me comprenne pas était plus forte que la difficulté de raconter. Il m’a dit qu’il comprenait en effaçant mes larmes. Je l’ai cru. C’était un vendredi de printemps, la journée était belle et Paris bourgeonnait enfin.

Je n’oublierai jamais cet appel. Depuis deux semaines nous n’arrivions pas à nous voir à cause d’emplois du temps trop chargés. Entre temps j’étais parti quelques semaines à Los Angeles, conscient qu’il détestait que je m’éloigne de lui, effrayé que je trouve mieux ou que je l’abandonne. J’aurais du mal à lui en vouloir. Fin de matinée, mon téléphone vibre en affichant son nom. A regrets, je lui annonce que je préfère qu’on se sépare sans vraiment avoir de raison. C’est simplement différent. Incompatible sur des points que nous considérons chacun comme essentiel. Et pourtant je l’aime. Je crois que lui aussi. En tout cas c’est ce qu’il me répète. L’appel dure à peine quelques minutes. Je pleure seul, triste de ne plus l’avoir, de ne plus avoir, et d’être seul avec mes larmes. C’était un dimanche d’été, la journée était chaude et Paris avait envie de danser. Pas moi.

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Travailler pour les autres

Avril 2015. Après de longs mois un peu difficiles et une rencontre inattendue, je passe plusieurs entretiens pour un poste qui semble taillé pour moi : accompagner des créateurs de contenus (comme je l’étais), développer leur carrière (comme quand j’étais agent) et les aider dans leur communication (comme ce que je fais depuis des années avec des marques). J’ai devant moi 4 actionnaires. Des gens sérieux. Des noms connus dans notre milieu parisien des affaires et de la culture. Des gens qu’on ne remet pas en cause.
Quelques jours après j’étais nommé directeur artistique de YouTube Label. Putain de classe.

J’ai accepté parce que j’aime travailler avec les autres. J’aime découvrir des talents. Les voir éclore, leur donner du petit terreau, les arroser et j’arrête ici ma métaphore filée florale un peu pétée. Pendant des années je l’ai fait dans la musique, en suivant des groupes depuis le début jusqu’à leur premier Zénith. Là, on m’offre la possibilité d’en faire mon métier, et on me donne les moyens, le temps et l’argent de le faire. Deux talents sont signés dès le démarrage. Deux autres envisagés pour la suite.

J’ai accepté aussi parce que le projet était différent de tous les autres networks qui existaient avec un modèle économique généralement basé sur l’argent que les créateurs génèrent, avant de penser à générer des revenus pour eux. Ici on parle d’entreprise « qui travaille pour les créateurs et non l’inverse ». Ici on « produit », on « investit », on va « construire un lieu » sur le papier révolutionnaire. Ici on signe peu. Ici on est présent. Ici on écoute. Ici, je me retrouve.

Je suis associé dès le démarrage aux problématiques budgétaires, aux négociations avec les investisseurs. Il faut 50.000€ pour tenir 6 mois en attendant deux fois 1 million promis par Orange et Havas. Les actionnaires me disent que peut être ça peut ne pas arriver. Tant pis, au pire, on aura fait 6 mois de bonne expérience. Avec le temps, et devant le travail que j’ai fourni, ils me promettent de me filer d’autres missions si jamais ça venait à ne pas se faire.

Quand j’annonce sur Facebook cette nomination, je reçois des dizaines de messages et autres SMS de gens un peu curieux. Un peu intéressés. Des gens qui cherchent du travail aussi. Qui voudraient un coup de pouce pour entrer chez Google. J’explique que je ne suis pas Google. Que même si YouTube fait parti du nom, c’est un arrangement avec Google, mais pas une filiale. Dans tous les cas c’est un peu classe.

C’est classe jusqu’à ce que je découvre que la moitié des actionnaires ne le sont pas. Que l’amorce de 50.000€ n’existe pas. Que les salaires (autant le mien que ceux d’autres personnes arrivées dans l’aventure) ne peuvent pas être payés. Un actionnaire s’étonne même en réunion qu’il faille nous payer, sans décoller les yeux de son téléphone. D’ailleurs, il va justement en lancer un de téléphone, quelques semaines après, avec Marshall dont il vient de racheter le constructeur des casques dans le nord de l’Europe pour plusieurs dizaines de millions d’euros. La situation se tend, se tord, puis finit par lâcher. Je dois menacer de balancer toute l’histoire sur internet et leurs noms (et celui de YouTube Label) en pâture pour que les deux actionnaires-investisseurs acceptent de payer les personnes engagées depuis deux mois.

Ma première réaction est de faire sortir les créateurs du projet. Une entreprise qui ne respecte pas ses plus proches collaborateurs ne peut pas être respectueux des gens pour lesquels elle souhaite travailler. Malgré tout je continue à travailler avec eux. Pour eux. Je fais certifier les comptes Twitter ou Facebook de certains (une vraie demande importante et insistante pour eux), je fais quelques e-mails pour débloquer des situations, je négocie des partenariats. En fait, je tente de garder la face en gardant une activité. Et puis j’ai cette conviction : pendant de longues semaines j’ai convaincu des créateurs et des partenaires, alors oui, le projet fait sens, je n’ai juste pas les bonnes personnes. La décision de quitter le projet est difficile. C’est se retrouver avec rien. Même une absence de salaire ou de contrat, reste quelque chose. Les réunions, les e-mails, un emploi sur LinkedIn, ça comble un vide.

Je passe l’été avec un des actionnaires avec qui je partage la même philosophie à tenter de monter des modèles qui avant d’être rentables, servent aux créateurs. Parce qu’on les met au centre de tout. Cette fois, c’est le vide. Il n’y a rien. Même pas un nom auquel se raccrocher. Quand on me demande, je suis toujours chez YouTube Label. C’est toujours un peu vrai. Et un peu cool aussi. On écume des dizaines de modèles, certaines novateurs, voire même révolutionnaires mais trop complexes en l’état. Puis le bon. Celui qu’on se dit « ok, là, tout est réglé ». Il faut alors passer à la dernière étape, celle de la signature des créateurs qui ont été informés à chacune des étapes, et associés à chacune des réflexions.

Les déceptions les plus fortes ne peuvent venir que des gens qu’on apprécie parce que ce sont les seuls dont on attend vraiment quelque chose. J’ai longtemps travaillé pour des gens et j’ai souvent été déçu du retour des gens que j’ai aidé parce que je croyais en eux. Ce projet ne semble finalement pas tellement différent. Nous sommes le 22 septembre, il est 14h27 et je suis devant mon ordinateur avec un boxer et mon pull rouge à capuche des Clippers que je mets le dimanche. Les quelques personnes « ultra intéressé » « chaud » ou « carrément mec » ne répondent pas, annulent les RDV, repoussent. Mes propres échéances financières ne rentrent même plus dans la balance. J’ai simplement l’impression d’avoir travailler, longuement, difficilement, pour rien. D’avoir perdu 6 mois.

Sans réel but, je me lève et je me couche au gré du temps, sans vraiment rien attendre de concret. Au milieu de mon doute parfois un SMS, un DM ou un e-mail me font sourire et je me dis « ah ouais, c’est bon, on peut faire ça » et c’est reparti. Et puis le temps passe, le sourire s’atténue et je me demande si je force une obstination inutile ou si j’ai raison de m’accrocher au truc auquel je crois. J’en sais rien. Alors j’écris. Ca, au moins, c’est productif.

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Pourquoi je me lève à 9h30 tous les matins (et ce que vous gagnerez à en faire autant)

Pendant ma revue de presse quotidienne le matin dans mon lit, je suis tombé sur un article de Laura Mabille, « Productivity Ninja », sur le Huff qui expliquait qu’elle avait changé se vie en se levant tous les jours à 5H30, en se comparant à Richard Branson, Tim Cook, ou Jack Dorsey. Sans doute ont il le même rythme de vie et niveau de responsabilité.
Je suis pas un mec du matin. J’aime pas trop trop me lever. J’aime dormir. J’aime mon lit. J’aime flâner. J’aime glander. J’aime penser à rien. J’aime me laisser un peu vivre.
Le sommeil est le seul truc dans ta vie qui est naturel et que personne ne contrôle. Un moment où tu es vraiment seul, où tu fais ce que tu veux, où tu penses à ce que tu veux.
Dix ans après avoir quitté le système éducatif (en tant qu’étudiant en tout cas), pour moi le réveil est toujours fortement associé à l’obligation de se lever tôt pour aller assister à des cours qui me barbaient. Sept heures. Tous les matins. Peu importe l’heure du premier cours. Il fallait prendre le bus à sept heures quarante cinq précises. Le louper, c’était louper la journée.

Moi, je suis un mec du soir. J’aime la nuit pour son calme et la productivité qu’elle m’accorde. Certaines études douteuses tentent même de prouver que les gens qui se couchent tard sont plus intelligents que les autres. Depuis plusieurs années je ne travaille pas le matin. Même dans les entreprises où j’ai été salariés. Pour autant je suis présent. J’arrive entre 10H et 10H30 en fonction de mon heure de réveil. Je me fixe une limite à 9H30. Si je suis réveillé avant, ce qui est souvent le cas, je me réveille doucement.

Ma pré matinée commence par la lecture de mes notifications de la nuit sur mon téléphone. Je n’y réponds généralement pas. Je lis mon fil Twitter, le fil AFP et je sélectionne quelques articles du Monde pendant que je me prépare. Sur le chemin, j’enregistre quelques titres sur Spotify et je télécharge les quelques trucs que je veux lire avant que le métro ne coupe ma 3G. Le trajet du matin est dédiée à la lecture d’articles chauds ou de fond, alors que celui du soir est plutôt dédié à la musique.
Autant que possible, j’évite de faire le matin toute tâche réellement en lien avec mon travail du moment. Je préfère m’informer, faire de la veille, lire mes e-mails, regarder quelques vidéos, voir ce qu’il se dit globalement sur les réseaux sociaux, le tout en écoutant un bon album.

L’après midi, qui commence vers 14H30 (je mange rarement avant 13H30) est consacré aux travaux qui demandent de l’énergie et de la concentration, comme les grosses tâches de fond, l’élaboration de gros documents, de stratégie ou des projets lourds. Pendant plusieurs heures je me consacre à un ou deux projets en tentant d’être le moins dérangé possible. Mais la journée est forcément entrecoupée d’appels, de rendez-vous ou d’e-mails urgents qui nécessitent de stopper son attention.
Je quitté généralement mon lieu de travail entre 19 et 21H pour rejoindre un apéro, un concert ou divers pinces-fesses jusqu’avant le dernier métro.

De retour chez moi, la journée n’est en réalité pas terminée. Après avoir vérifié quelques trucs pros, c’est l’heure de moi. Playlist adaptée. Devant mon ordinateur j’édite quelques photos, je monte une vidéo, je regarde quelques trucs qui m’ont inspiré dans la journée puis j’écris. Je colle. Je créé. Tout et n’importe quoi. Comme ça vient. Parfois c’est nul. Ok, souvent. Mais j’aime bien. Ca me passe le temps, ça me détend, et ça ma libère. Je fais respirer mon esprit en tweetant quelque conneries. Éternuements numériques. Si je n’ai plus rien à faire, je m’installer devant une série et/ou un jeu vidéo. Je suis seul avec moi même, tranquille, dans une ambiance reposé. Et je pars dormir entre 2 et 3H. Fatigué et apaisé.

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Redondo Beach

37 degrés. Je suis dans une dimension. Une sorte de rêve vaporeux où il est difficile de respirer. La chaleur est étouffante.
Une grosse berline noire s’arrête devant moi. Je suis dans un film. Mes bagages s’installent dans le coffre et moi à l’arrière.
Le rêve défile devant moi dans les couloirs routiers circulaires et interminables. Une liste de compagnie. Une Cadillac. Un joli blond. Un asiatique avec des valises jaunes.
« Vous voulez écouter une musique en particulier ? »

Late afternoon, dreaming hotel
We just had the quarrel that sent you away.
I was looking for you, are you gone gone?
Called you on the phone, another dimension.
Well, you never returned, oh you know what I mean.
I went looking for you, are you gone, gone?

Le chauffeur est d’une gentillesse irréelle et me parle avec une voix d’une douceur étrange. J’ai du mal à savoir du réveil il y a quelques minutes a vraiment eu lieu ou pas.
« Où voulez vous allez ? »

Down by the ocean it was so dismal,
Women all standing with a shock on their faces.
Sad description, oh I was looking for you.

Sepulveda Blvd défile. Panneaux verts Imperial Hwy et grosses voitures, la huit voies tient toutes ses promesses de rêves américains.
Sepulveda Blvd encore. Long. Interminable. Pour aller là où toujours le monde chante. Là où tout le monde est pourtant si triste.
Sepulveda Blvd toujours. La nuit engloutit l’horizon petit à petit.
La grosse berline quitte Sepulveda et me montre l’océan. La porte s’ouvre sur le magnifique Pier baigné d’une lumière orangée qui lui donne de Plage du Crépuscule.

Everyone was singing, girl is washed up
On Redondo Beach and everyone is so sad.
I was looking for you, are you gone gone?
Pretty little girl, everyone cried.
She was the victim of sweet suicide.
I went looking for you, are you gone gone?

La musique continue dans mes oreilles tandis que je marche sur la plage. Peut être qu’elle a marché ici aussi.
L’océan est calme, personne ne se baigne. Personne ne s’y noie.
Deux filles sont assises, semblant atteindre que la nuit finissent d’avaler ce qu’il reste de lumière.
Il parait que c’est une plage où les femmes aiment d’autres femmes.

Desk clerk told me girl was washed up,
Was small, an angel with apple blonde hair, now.
I went looking for you, are you gone gone?
Picked up my key, didn’t reply.
Went to my room, started to cry.
You were small, an angel, are you gone gone?

Le filet de lumière éclaire trois musiciens asiatiques qui jouent un air que je ne connais pas.
Je m’arrête. Ils s’arrêtent. Continuez, j’ai envie d’entendre la musique résonner ici.
Ils sont samoans. Je suis français. Nous sommes tous plein d’autres trucs sans importance.
Ils sont là parce qu’ils aiment chanter en attendant la nuit. Je suis là parce qu’avais envie de voir Redondo Beach en vrai.
Ils aiment Patti Smith. Je les écoute chanter la plage pour moi. Comme si c’était elle.

Down by the ocean it was so dismal.
I was just standing with shock on my face.
The hearse pulled away, and the girl that had died, it was you.
You’ll never return into my arms ’cause you were gone gone.
Never return into my arms ’cause you were gone gone.
Gone gone, gone gone, good-bye.

Comment je n’ai jamais travaillé pour YouTube Label

Avant d’en arriver à écrire cet article, je suis passé par tous les stades. De la joie la plus cool de ma vie aux pires moments de déprime. Je suis pas toujours du genre à parler. Mais j’aime bien écrire. Alors j’écris. Et puis, vu que je raconte souvent ma vie sur internet, que parfois des gens m’écrivent pour me dire qu’ils ont aimé ou que ça les a aidés, alors j’ai décidé de le publier. Voici comment je me suis fait baiser (sans consentement) pendant des mois et comment je galère à m’en sortir.

Acte 1 : où la vie est finalement beaucoup trop cool

Avril 2015. Après plus de trois années extraordinaires passées au sein des Cinémas Gaumont Pathé (j’ai l’impression de commencer une lettre de motivation) et de retours de quelques soucis personnels, je décide de m’envoyer vers des nouveaux horizons. Nouveaux défis, nouvelles missions, nouveaux bureaux. Avant même d’envoyer quelques CV, je suis rapidement contacté par plusieurs cabinets qui cherchent des experts en social media. Il faudra un jour que je fasse un article sur la recherche d’emploi. C’est souvent cocasse et ridicule. Après entretien, on me propose plusieurs postes. A des salaires très confortables allant de 50K à 65K€ annuels pour des jobs assez similaires à ce que je faisais avant, dans de grandes entreprises, annonceurs ou agences. Puis les hasards de la vie font qu’à la suite d’une soirée, une connaissance est devenue un ami, Alexandre Dobrowolski. Il me présente un projet créé notamment autour de trois autres actionnaires aux parcours et aux CV admirables et impressionnants : Henri de Bodinat (ex-PDG de Sony Music et du Club Med, en charge du fond Time 4G) en charge des investisseurs, Tim Newman (producteur de télévision pour Froggies Media, notamment pour France Télévisions) en charge d’une partie des productions et des investisseurs, Vincent Baron (analyse financier) en charge des business plans, et donc mon ami Alexandre Dobrowolski (fondateur du groupe SooFresh Media) en charge de l’expertise web.

Le projet s’appelle YouTube Label, avec autorisation de Google mais sans lui appartenir m’explique Henri de Bodinat, YouTube exigeant en échange qu’on s’occupe des « trous de la raquette » (qui deviendra une des expressions clés dans tous les rendez-vous avec des partenaires), c’est à dire en promouvant des thématiques qui sont soit éditorialement quasiment inexistantes (éducation, histoire, cuisine, sport etc.) soit sous représentées par rapport à d’autres pays (jeux vidéo notamment). Le projet me séduit rapidement parce qu’il vise à monétiser des youtubeurs sans jamais profiter d’eux, mais en étant à leur service. L’inverse de toutes les MCN qui existent actuellement sur le marché. Nous partagions vraiment cette conviction avec Alexandre Dobrowolski de créer un modèle où les YouTubers étaient systématiquement gagnants (même ceux avec une petite audience).

Une Multi-Channel Network est une entreprise qui signe à la chaîne des créateurs ou des ayant-droits sur YouTube pour monétiser leurs contenus en prenant entre 10 et 40% des leurs revenus, tout en promettant grâce à leur régie d’augmenter les retours publicitaires. . Pour un créateur qui gagne aujourd’hui 100€ et qui signe un contrat 20/80, il gagnera donc 80€. Il faudrait ainsi que la régie vende sa chaîne 121€ par mois à des annonceurs pour rentabiliser sa prestation. Dans la plupart des cas que j’ai rencontré, les régies, qui représentent plusieurs centaines voire plusieurs milliers de chaines (allant jusqu’à des dizaines de milliers pour certaines), ponctionnent des pourcentages sans réellement créer de valeurs ajoutées. Le nombre élevé de créateurs par MCN font qu’il n’y a ni suivi individuel, ni accompagnement sur la chaîne ou la carrière du créateur. Et rares sont les MCN qui produisent ou investissent de l’argent sur les contenus des créateurs.

Ambitieux, YouTube Label propose une monétisation à des pourcentages avantageux pour les créateurs (et même leur inclusion au capital via 1 à 2% des parts) et tout un tas de services, dont un lieu de vie. On me propose d’en devenir le directeur artistique et de développer des sujets aussi ambitieux que l’éducation ou la science mais aussi des trucs hyper funky comme le jeu vidéo. D’accompagner les talents comme je l’ai fait en tant qu’agent artistique, de les produire comme je l’ai fait en tant que réalisateur de mes propres contenus et de les aider dans leur communication comme je l’ai fait pour mes clients ces six dernières années. Un maxi best of de mes compétences.

Alexandre Dobrowolski me parla du projet et organisa un premier rendez-vous avec Henri de Bodinat et Tim Newman pour que je parle de mes expériences par moi-même. La rencontre se passe extrêmement bien et ils ne tarissent pas d’éloges sur le rôle parfait que je pourrais jouer dans YouTube Label. Deux rendez vous plus tard, je reçois un SMS : « Tu rejoins YouTube Label en tant que directeur artistique », confirmé immédiatement par un rendez-vous plus formel avec Tim Newman dans ses bureaux de la rue Saint Honoré pour acter le recrutement officiellement. Voila. Benjamin Lemaire, directeur artistique de YouTube Label. Sa mère la pute, ça déchire un peu. J’ai un travail, cool, pas trop mal payé, ambitieux et qui réunissait toutes mes qualités de créatifs, d’agent artistique, de management, d’expert social média et de dénicheur de talent. A la clé un CDI à 48K€, 2% des parts de l’entreprise et une période d’essai de 6 mois soumise à l’arrivée de deux financements d’un millions d’euros chacun sur lesquels travaille activement Henri de Bodinat. Même Maurice Levy est intéressé me dit on. C’est une startup, donc il se peut que ça ne marche pas, même si « tous les voyants sont au vert » assure Tim Newman quand j’exprime parfois mes craintes et mon envie de voir à long terme. Mais le fond du projet est l’humain : créer un network au service des youtubeurs et pas une entreprise qui fait travailler les créateurs de contenus pour eux. Et chaque réunion me réconforte dans cette voie, jusqu’aux nombreux compliments des actionnaires après chacune de mes présentations qu’ils trouvent brillantes. Ça ne fait jamais de mal.

Le bonheur en un acte.

Acte 2 : où le doute t’habite

Fin mai lorsqu’il est question de payer mon premier salaire et celui de la seconde salariée, en charge du recrutement, Tim Newman pose sur la table que la société n’existe pas. Il faudra donc soit faire une facture, soit percevoir deux salaires en juin. La deuxième solution convient à tout le monde, nous pouvons tous les deux attendre un mois de plus. Le jour où la décision est entérinée, j’émets aussi le besoin d’un stagiaire pour nous accompagner sur les tâches artistiques. Je propose un ami de longue date, étudiant en droit, pour nous aider. C’est validé. Mieux, il commence lundi. Parallèlement sont validées tous les processus artistiques des deux premières signatures : un YouTubeur science à près de 500K abonnés que l’on va développer, une animatrice de jeux vidéo que l’on va produire sur fonds propres pour lui acquérir une audience sur YouTube. Coût sur 6 mois de l’entreprise : 150K€. C’est effectivement une grosse somme, mais Henri de Bodinat et Tim Newman confirment qu’une avance est bien en cours et qu’elle permettra de couvrir tous les frais en attendant les deux levées de fonds.

Parfait.

Avec Alexandre Dobrowolski, nous poursuivons les rendez-vous avec passion et nos interlocuteurs se montrent vraiment intéressés par ce projet si différent porté sur l’humain. J’active tous les réseaux que j’ai tissé pendant ces nombreuses années, et le réseau de mes réseaux pour déclencher des rendez-vous avec de nombreuses marques. Sony, Microsoft, Twitter, Facebook, Redbull et de nombreuses autres aiment le projet et nous soutiennent. Chaque rendez-vous avec un partenaire se passe bien. Chaque proposition à un Youtubeur se passe bien. Les devis de production sont validés, les prestataires sont choisis, bref, c’est parti.

Les productions sont à l’image du projet entrepreneurial : humaines. Je fais intervenir des producteurs propriétaires d’un studio avec qui je travaille depuis des années, un monteur qui s’est occupé de tous mes plus gros projets, des cadreurs avec qui je collabore souvent etc. Chacune des personnes impliquées sur le projet est finalement un proche, un ami ou un collaborateur fréquent.

A l’occasion d’une des réunions hebdomadaires, j’évoque le problème des devis, qu’il faut désormais signer et payer pour avancer et tourner. Pavé dans la mare. Vincent Baron, l’analyste financier, dit qu’il n’y a pas d’argent. L’actionnaire en charge des financements, Henri de Bodinat, arrive avec près de trois quart d’heure de retard sans s’excuser puis enchaine les propos qui oscillent entre négligence, méchanceté et pure médisance. Parmi quoi :

J’étais pas au courant qu’il fallait vous payer en mai moi

Non mais une startup c’est ça, des fois on est payés, des fois on est pas payés

Ca va on est tous dans les mêmes bateaux

Sauf que non. Ma collègue, comme mon stagiaire et moi, travaillons à temps plein sur une entreprise qui n’existe toujours pas, qui n’a aucun financement et qui ne sait toujours pas comment elle va payer nos deux mois de salaire dans trois semaines et qui n’a de fait aucun moyen de lancer les productions. Nous trois avons fait le choix de cette aventure, à nos risques et périls certes, mais avec des risques un peu calculés. YouTube Label est notre seule entreprise, notre seul salaire, notre seule entrée d’argent. Voire même notre vie toute entière, parce que oui, une startup, ça prend une semaine complète, soirs et week-ends. Pour la première fois, je vois Alexandre Dobrowolski s’opposer frontalement aux autres associés, mettre YTL de côté pour parler concrètement des faits, de leurs affirmations sur « l’argent présent », sur leurs validations de chaque recrutement, sur l’absurdité du commentaire d’Henri « Comment ne seriez-vous pas au courant qu’il fallait payer l’équipe en Mai alors que vous leur avez demandé de cumuler ce versement à celui du mois suivant ? ». Il s’énerve notamment sur le fait que ce n’est certainement pas à nous de plaidoyer pour obtenir notre salaire mais que cet argent nous a été promis et nous est dû.

Est-il temps d’arrêter pour éviter la casse ? Non répondent Henri de Bodinat et Tim Newman en cœur : « on va trouver une solution, tout le monde sera payé » .

Reste à savoir ce qu’on va faire pendant trois semaines sans argent, sans objectif. Que dire aux gens avec qui l’on travaille et qui nous on fait confiance ? Des longues heures de discussions… Faut-il les prévenir et les perdre ? Tenter de les rassurer et s’engager pour nos actionnaires sans garantie ? Et puis d’autres problèmes subsistent : nous n’avons toujours pas eu les rendez-vous avec YouTube (contacts restés dans les mains d’Henri de Bodinat) ni les bureaux pourtant censés « être prêts » depuis des semaines.

Acte 3 : où ça pue du cul

Je décide de prendre les choses en main au nom de mes deux collègues, des créateurs que nous avons signé et de nos partenaires. Je pose un premier puis un second ultimatum : si au 16 juin les 150K€ nécessaires (dont on nous a confirmé maintes fois qu’ils étaient déja arrivés) ne sont pas en banque, je laisserai filer tous les contrats pour éviter de mettre tous ces gens dans des situations délicates (autres propositions, blocages de dates…). Le jour dit, aucune nouvelle. Plus un SMS, plus un e-mail. Même Alexandre est sorti de la boucle et ne parvient plus à les joindre. La plupart des réunions s’annulent où ne sont plus que des points budgétaires où l’on discute de financement. Ce qui ne me concerne en rien en tant que salarié. Les points artistiques disparaissent. Il n’est même plus question de vidéo ou de talents. On parle de salaire, de solution. De promesses. Parfois d’avenir. De juillet. Alors même que deux mois de salaires semblent impossibles à payer et que mon stagiaire n’a toujours pas de convention alors qu’il travaille tous les jours.

Mon rôle de salarié disparait alors. Je passe mes journées à trouver des solutions de financement. A décrocher un rendez-vous à France Télévisions moi-même, alors que Tim Newman nous disait avoir toutes les entrées là bas sans pourtant jamais organiser de rendez-vous. Je vais au rendez-vous avec Alexandre peu confiant. Sans savoir quoi vendre. Les talents ne sont plus là. Je continue à travailler, à écrire des concepts, à parler du projet. Quand on me demande ce que je fais, j’explique, je parle de YouTube Label, de la Vidéo Factory, de notre modèle et même des actionnaires avec qui je suis fier de travailler. Sauf qu’eux ne me rendent pas la pareille. Henri finit par sécher tous les rendez-vous. Lorsqu’il devient urgent de parler argent, je refuse toute discussion artistique pour me concentrer sur mes conditions de travail et celles de mes équipes : nous n’avons ni bureau, ni matériel, ni salaire. Et plus de matière de travailler. Aucune réponse concrète. Pire. On nous propose de travailler pour Froggies Medias, l’entreprise de Tim Newman, afin de justifier notre salaire pourtant déjà justifié par deux mois de travail, en faisant du conseil social media pour l’émission qu’il produit avec la Police Nationale et la Gendarmerie, présentée par Michel Drucker… Seul Alexandre est présent mais il faut bien l’avouer, il nous aide avec ses propres moyens qui n’ont rien à voir avec la promesse du YouTube Label, en plus d’accuser sérieusement le coup pour avoir embarqué ses amis dans cette histoire merdique.

Sans m’énerver j’hausse le ton pour la première fois. Je déteste faire ça. Je dis non. Je veux que mes équipes soient bien traitées. Je veux que nous soyons respectés parce que nous respectons nos créateurs et nos partenaires. Parce que c’est ça nos valeurs. Humanité. Respect. Mais ce ne sont pas les leurs. Une première réunion est calée fin Juin pour trouver une solution. Henri n’y assiste pas mais je fais venir mes deux collaborateurs par souci de transparence. Tim me fait remarquer qu’ils n’ont pas leur place. Et pour cause, il convoque mon stagiaire le lendemain pour lui proposer un arrangement dégueulasse et illégal : il faudrait qu’il travaille lundi et mardi prochain pour le tournage de son émission présentée par Michel Drucker au ministère de l’intérieur, qu’il demande une convention de stage de lundi et le mardi soir il l’annulera prétextant qu’il s’est trompé et que finalement il ne peut plus le payer. Sa seule solution pour payer les 508€ du stagiaire.

C’est ça ou rien.

L’après-midi, deuxième réunion pour boucler le règlement des salaires. J’explique à Tim Newman qu’il est hors de question que Paul, stagiaire, travaille en plus de ce qu’il a déjà fait pour justifier une quelconque activité. Il ne va pas travailler une deuxième fois pour justifier son premier travail, c’est de la folie. Le débat se stoppe une heure plus tard lorsqu’Henri de Bodinat annule une nouvelle fois la réunion. Aucune solution ne sera donc donnée. Mais Tim Newman s’engage à présenter la solution du problème dans un e-mail au plus tard le dimanche qui suit. Engagement qu’il ne tiendra bien entendu pas. Puis, après de longues recherches, Paul, Alexandre, Lydia et moi avons découvert qu’AUCUNE trace écrite n’avait été produite pendant deux mois pouvant les engager ou les impliquer. Le choc. J’en viens à me demander si je n’ai pas moi même amplifié toute l’histoire pour me donner de la contenance.

Clairement abattu comme nous par ce que je finis par appeler « l’arnaque YTL » mais assumant sa part de responsabilité, Alexandre Dobrowolski s’était engagé dès le début dans tous les cas de figure à nous payer quoi qu’il advienne, ou d’au moins nous rembourser la différence sur ce que nous pourrions obtenir des promesses de paiement faites par Henri de Bodinat et Tim Newman.

Après deux mois je suis donc sans travail, sans fiche de paye, à l’heure où je viens de m’engager à louer un appartement que j’ai le choix de prendre en espérant trouver rapidement une solution, ou ne pas le signer et retourner chez mes parents, faute de solution immédiate. De son côté, la chargée de recrutement qui a eu des difficultés a payer son loyer cherche activement du travail à la plus mauvaise période de l’année. Notre stagiaire lui, se retrouve dans une situation délicate puisqu’il ne pourra pas faire son stage de fin d’étude de 3 mois avant la rentrée.

Acte 4 : YOLO

Après avoir encaissé mon chèque de 5492,40€ net en droit d’auteur (au lieu des 6160€ net promis, en salaire) je décide de tenter d’aller plus loin : le projet est cool, j’ai cette certitude depuis le départ. Et même avant en fait. Rencontrer près d’une centaine de youtubeurs et des dizaines de partenaires m’a démontré en plus que l’envie et l’argent étaient là. Il y a du potentiel, des envies, et au milieu, il y a moi. Alexandre Dobrowolski accepte de m’accompagner malgré le désistement de la seconde salariée et du stagiaire dont personne ne peut signer la conventions. Nous travaillons sur des dizaines de modèles économiques, avec ou sans levée de fond, avec ou sans partenariat régie, mais avec toujours la même ambition d’aider et de financer les créateurs. Nous rencontrons plusieurs MCN, production ou médias afin d’arriver à un modèle fiable et intéressant.

Entre temps, le « mercato des youtubeurs » bat son plein, et les recrutements des MCN deviennent de plus en plus agressifs. Le marché se ferme. L’envie de Youtubeur de travailler avec nous également. Les talents avec lesquels nous avions commencé l’aventure nous font savoir qu’ils préfèrent travailler avec d’autres gens. La marque YTL laisse derrière elle une traînée de déception qui me poursuit. Un ex-salarié de YouTube m’interpelle même sur Twitter pour me dire que je n’ai jamais travaillé pour YouTube. C’est vrai. Pour YouTube Label non plus, d’ailleurs. L’affaire commence à puer. J’avais refusé de retirer mes titres sur les réseaux sociaux pour pouvoir justifier d’une expérience six mois sur mon CV, plus facile à expliquer que deux mois dans une start-up fantôme puis quatre mois d’inactivité forcée pour cause de recherche d’idée, d’été et, pour être honnête, de déprime.

J’envisage alors un peu tout. Stopper toute activité autour des YouTube et passer à côté de cette révolution en marche. Trouver un poster dans un network, si possible pas un de ceux pour lesquels j’ai voulu créé une alternative. Créer une entreprise similaire avec d’autres partenaires. Retourner dans des activités salariées classiques dans le social media. Après six mois d’engouement puis de doute, je ne sais juste pas quoi faire. J’attends en espérant qu’on me propose miraculeusement quelque chose et j’écris. Ce qui est sur, c’est que plus jamais on ne me reprendra à m’associer avec quelqu’un sans border juridiquement tout ce que je fais. C’est dur les leçons de vie.

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Le jour où je me suis trouvé beau

Je me rappelle bien de mes années collèges. Je n’étais pas l’intello. Je n’étais pas non plus la mascotte. Pas vraiment le sportif. Encore moins l’élève modèle. Pas le chouchou non plus. Côté bogoss c’était pas vraiment le top non plus. J’étais un garçon normal et moyen. Ni trop quelque chose, ni pas assez autre chose.
Pendant que je pataugeais dans ma normale normalité je voyais les autres autour de moi se mettre en couple.
Dans la forme ça ne m’intéressait pas. J’ai bien tenté de demander à Céline de sortir avec moi. Pour la forme. Ça ne m’intéressait pas pour autant. Et je ne l’intéressait pas plus plus. J’étais moche pour elle.
Dans le fond ça ne m’intéressait pas non plus. Se lier avec quelqu’un pour quelques jours ou quelques heures dans l’espoir que les autres le remarquent. Bof. Et puis j’avais plutôt envie de tripoter le fils de la prof’ d’allemand que ma voisine de maths en plus.
A mesure que j’ai grandi j’en suis resté là. J’étais sur la forme pas le physique adapté et dans le fond ce n’était pas ce que je cherchais. J’étais moche et différent. Je l’ai cru longtemps. Très longtemps. Dix ans. 10.

J’ai arrêté de complexer le jour où une personne que j’aimais m’a dit qu’elle me trouvait beau. Eh puis des gens d’une soirée, des rencontres éphémères m’ont dit que je n’étais pas laid. Alors j’en suis resté là. Je ne suis pas moche. C’est déjà ça. Un moindre mal.

Même en restant pendant près d’un an avec quelqu’un qui me disait que je lui plaisais, qu’il me trouvait beau, que je l’attirais, je ne le croyais pas. Même quand je l’ai quitté en sachant qu’il avait toujours été honnête et sincère avec moi, je le croyais pas. Il me disait que j’étais beau comme on le dit de son bébé édenté, fripé et plein de tâches rouges. Parce que bon, c’est comme ça, c’est le protocole.

Puis arriva ce genre de jour tellement banal qu’on serait incapable de dire ce qu’il s’est passé ni avant ni après. J’étais en train de ne faire absolument rien qui ne vaille la peine qu’on le retienne. De ces trivialités qui servent à passer le temps qu’on perd à se reposer. Je crois même que je ne faisais absolument rien. Mon téléphone vibre sur mon torse. Je défige mon plafond pour analyser la notification qui brise ma fade quiétude : une photo éphémère de quelques secondes sur Snapchat d’un ami qui me montre son sourire au bord de la plage. J’arme mon téléphone pour tirer un selfie.

Au moment où j’esquissais un sourire pour lui faire croire que je n’étais pas dégoûte d’être loin de lui j’ai remarqué quelque chose d’inhabituel. Quelque chose qui avait changé. Quelque chose de différent. Moi. En réalité je n’étais pas si différent. Toujours les mêmes grands yeux noisettes, les mêmes cheveux châtains fins vaguement coiffés, la même barbe incomplète dites de trois jours alors qu’elle date de deux semaines. Mais c’était pas pareil. Je ne voyais pas la même chose. Je me voyais différemment.

Pas le canon de beauté plein de muscles. Pas le mannequin qui fait plusieurs milliers de likes sur Facebook. Pas le bogoss qui inonde Tumblr de ses sourires. Non. J’ai juste trouvé que ce visage n’était pas repoussant. Que ces yeux étaient un peu marrant et que j’avais envie de les regarder. Que cette peau n’était pas parfaite mais que ce n’était pas si gênant.

Je me suis regardé. Sans avoir peur. Sans honte. Sans me dire que bon bah voila, c’était comme ça. Avec un peu de fierté sans doute mal placée. Mais c’était mon premier coup de foudre avec moi même. Mon premier rendez vous galant seul. J’étais… beau.

Pour ma première fois.

Contraste

C’était un vendredi soir. L’été arrivait lentement et mon premier clip avec. Le chef opérateur que j’avais choisi m’annonce en fin de journée qu’il n’est plus disponible. J’en appelle deux dont j’ai le CV sous les yeux en espérant qu’ils soient disponibles demain. 22h, le premier me rappelle. Quelques minutes après j’annonce au second que finalement la place est prise. S’en suivront quatre journées de tournage intenses et épiques pour un résultat assez médiocre, disons le.

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De ce banal tournage sans intérêt découleront deux histoires. La première me concerne directement. Les conséquences directes et indirectes resteront parmi les plus durs moments que j’ai eu à vivre. De ces instants qu’on oublie jamais. De ces heures qui changent ta vie. De ces journées interminables. De ces semaines qui te font grandir. Quatre ans après je garde les stigmates et j’en suis sorti profondément changé, avec une vision de la vie radicalement et profondément différente.

La seconde concernant cette personne qui m’a appelé deux minutes avant l’autre. Il fait la connaissance sur le tournage de ma première assistante qu’il ne quittera plus. Jusqu’à hier midi où il se sont mariés, quatre ans et un jour après ce fameux premier jour de tournage. Un moment émouvant et plein de souvenirs pour moi, donnant lieu à un choc entre ce qu’il y a de mieux et ce qu’on peut vivre de pire.

Ainsi va l’ironie et s’équilibre la vie. Peut être parce qu’il faut être malheureux pour savoir être heureux.