NIXAMERE LE PHOTOGRAPHE

Pas plus tard que y’a quelques jours, un ami photographe me remontait un buzz-o-clash entre Panda 06, promoteur de concerts du sud de la France et Patrice Masante, photographe du même sud de la même France. Le sus nommé photographe reproche à l’également sus nommée organisation de demander aux photographes de presse et aux freelances de payer leur place. Mon ami me demandait ce que j’en pensais. Je me suis dit que c’était l’occasion d’étaler ma science un peu plus.
Panda 06 produit des concerts. Son but est de vendre des places de concert pour gagner de l’argent.

Patrice Masante est photographe freelance. Son but est de faire des photos pour essayer de les vendre.
Pour faire le lien entre les deux (et les autres journalistes), il existe le métier d’attaché de presse. Celui qui choisit qui peut couvrir le concert.
Dans un monde idéal, Patrice Masante prend des photos des concerts de Panda 06, les publie dans les journaux de ses clients, et l’attaché de presse de Panda 06 calcule le montant de sa retombée en trouvant le prix de l’équivalent en taille d’un espace publicitaire.

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Sauf que… (Ouais y’a un mais, mais sans le mot mais, et si y’en avait pas, je ne pourrais pas ramener ma science que t’aimes bien lire)
Les photographes sont un type de journaliste assez particulier. Ils captent l’image des artistes, ce qui peut donner des photos pas toujours à leur avantage, et se positionnent le plus souvent entre la scène et le public, ce qui n’est agréable pour personne : ça gêne à la fois l’artiste et le public. Ainsi a été inventée la fameuse règle des “3 premiers titres sans flash” qui permet à tout le monde de travailler dans des conditions correctes. Mais ça ne résout pas le soucis de notre amie (j’ai mis un -e parce que les attachés de presse sont des femmes ou des gays (sauf s’ils ont un tatouage Joy Division à la jambe auquel cas c’est des vrais bonhommes)) : il lui faut des retombées, dans l’idéal AVANT le concert, afin de vendre les 2100 billets nécessaires à la rentabilité du concert (Panda 06 payant l’artiste, la salle, la sécurité, la sonorisation, l’éclairage, la communication, la SACEM, la CNV etc.).

Et c’est là qu’est le problème des photographes indépendants. Quand il est salarié d’un journal ou mandaté par un magazine (ou même un site internet), un photographe sait qu’il va publier des photos. L’attaché de presse peut donc paisiblement choisir si tel journal ou tel photographe, en fonction de sa cible, son audience, sa qualité etc. peut ou non couvrir son événement. Dans les cas des indépendants et des photographes d’agence de presse (qui déposent leurs images dans une énorme banque de données à laquelle des tas de gens ont accès à travers le monde pour une durée indéterminée), personne ne sait ce qu’il adviendra des images. Il est fort probable qu’elles servent à illustrer des articles qui ne seront plus en lien avec l’événement (interview, mots croisés etc.) et donc qui ne servent plus la cause de l’organisation, ou, cas le plus fréquent, qu’elles dorment au fond d’un serveur informatique indéfiniment. Et voilà comment une accréditation n’aura servi à rien.

Dans cette affaire, Patrice Masante met en avant le fait qu’il a une carte de presse et surfe sur la déontologie et le droit d’informer. Le même Patrice Masante qui a été radié en 2011 de Fil Info France pour Usage frauduleux de la carte Fil-info-France en violation des règles déontologiques, mais c’est un autre souci. Effectivement, le droit à l’information est important. La liberté de la presse est une valeur fondamentale de notre pays et je suis, et serai, toujours le premier à la défendre. On ne peut pas interdire à un journaliste de faire son travail. Tout comme le fait qu’on ne puisse pas considérer que le travail de journalisme s’arrête à une carte filée par une commission, on ne peut pas considérer que le fait de prendre quelques photos d’un concert est un travail journalistique. Faire un reportage sur la venue d’IAM dans la ville est un angle journalistique. Illustrer l’article d’un journal qui parle du concert d’IAM est la résultante d’un travail journalistique (ou éditorial au moins). Mais venir quinze minutes devant un groupe pour faire des portraits d’un mec pour les envoyer par e-mail (ou les publier dans un portfolio ou dans un site galerie) n’a rien d’un travail de journaliste. Et c’est l’argument de Panda 06.

L’arrivée du numérique a clairement démocratisé, et c’est surement bien, la photographie. La question sous-jacente à ça serait plutôt de savoir qui accréditer. Peut-être parce que j’ai aujourd’hui beaucoup moins de soucis qu’il y a 5 ans à avoir des pass photos, je serais assez radical. La plupart des groupes (on parle ici d’accréditions, de concerts vendus, et donc de groupes qui tournent un minimum) ont un photographe qui tourne eux ou qui les suis régulièrement (pote ou payé). A partir de là, la personne sort de fait les meilleures images. Soit elles sont payées par le groupe qui peut donc les diffuser en presse soit le photographe peut les vendre lui-même. Arrivent ensuite les médias, qui peuvent choisir les photos du photographe sus-cité, ou bien dépêcher le leur. Au Transistor par exemple, je fais (la plupart) les photos parce que ça fait partie intégrante de notre ligne éditoriale et que nous avons un style particulier d’image. Ensuite, il peut y avoir des photographes avec une vraie volonté créative, une envie de faire quelque chose de particulier, ou tout simplement, qu’on peut trouver particulièrement donc. Et c’est tout. Quel intérêt d’accréditer jusqu’à 300 (ce n’est pas une blague) photographes dans un festival qui sait pertinemment qu’il n’aura des retombées que limitées et sur un cible très précise ?

Initialement publié LeTransistor